Être une Victime

Billets d'humeur

Quand le hashtag #balancetonporc est arrivé, je ne me sentais pas concernée. C’était loin derrière moi, j’étais passée à autre chose. Et puis des souvenirs me sont revenus, certains témoignages me rappelaient des agressions que j’avais vécues. Ça a pris de plus en plus de place. Cette distance était peut-être du déni finalement. Un jour, j’ai eu envie d’écrire les agressions que j’avais vécues. Juste pour les sortir de moi, une bonne fois pour toutes. Ce fût un choc. Ça m’était arrivé tellement de fois… Comment ça avait pu m’arriver si souvent ?

Ce n’est jamais facile de raconter une agression que l’on a vécu.
Je suis admirative du courage de celles et ceux qui ont raconté leur épreuve à visage découvert. Parce que, que tu le veuilles ou non, à partir du moment où tu te confies, la personne qui te lit ou t’entends en fait ce qu’elle veut. Son regard sur toi va changer. Ce que tu as vécu ne t’appartient plus, il est soumis au jugement de l’autre.
Tu seras une victime. Et dans l’inconscient collectif, c’est terrible d’être une victime. On n’est pas victime de quelqu’un ou quelque chose, on est juste une victime. Miskine comme ils disent.

Il convient si bien ce mot, qui peut signifier la pitié pleine de compassion comme le mépris pour une personne que l’on trouve pathétique.

La victime n’attire pas toujours l’empathie, elle fait pitié, elle agace. Il faut être fort, se battre, être sûr de soi. Quand on est victime, on est faible et les gens faibles on les méprise.
Il suffit de taper #victime sur les réseaux sociaux. Le plus souvent soit la « victime » est gentiment consentante, soit elle est moquée, méprisée.
La victime n’est considérée que lorsqu’elle est Martyr. Un martyr accepte l’agression pour défendre une cause qui lui est chère. Une victime ne fait que subir.

« Personne ne peut vous diminuer sans que vous y consentiez » disait Eleanor Roosevelt.

Mais pourquoi pendant toutes ces années aurai-je consenti à me faire agresser ? Est-ce que je suis du coup moins victime ? Et mes bourreaux moins bourreaux ?
Est-ce que l’on choisit d’être une victime ?
Ça m’est arrivé trop souvent, trop longtemps pour que je ne passe pas par la case « remise en question ». Parce ce qu’avant de subir le regard des autres, je subis le regard le plus terrible et le plus intransigeant qui soit : le mien.

La première fois j’avais 10 ans, le garçon 11 ou 12. J’étais fière de jouer avec un « grand ». J’avais une vision très innocente du monde. J’ai été biberonnée aux Disney, pour moi il y avait « les bons et les méchants » et je pensais sincèrement que tout le monde était foncièrement bon. A 10 ans je jouais aux Barbies et à la poupée, je me déguisais en princesse. Autant vous dire que je n’ai rien vu venir, que je ne n’avais aucune conscience de ce qui était en train de m’arriver. Ce garçon qui d’habitude m’adressait à peine la parole, s’intéressait tout à coup à moi, puis m’a sauté dessus.
Et puis ça a recommencé avec un autre, j’avais 12 ans et lui 16. Un « grand », qui plus est beau et populaire. Quelle chance j’avais qu’un garçon comme lui s’intéresse à une fille comme moi ! Moi qui était une petite.
Autant le premier m’a sauté dessus d’un coup, par surprise, autant avec celui-ci, ça a été plus insidieux, il me manipulait. Il ne m’a jamais demandé mon avis. Et puis il me disait que c’était de ma faute. Que je l’avais cherché. C’était un grand, il devait avoir raison.
En avais-je envie ? Non. Étais-je consentante ? Non. Est-ce que j’avais peur de lui dire non et qu’il ne s’intéresse plus à moi ? Oui.

Je crois qu’à ce moment-là, un schéma s’est construit dans ma tête. Si je veux qu’on m’aime, je dois en passer par là.
Alors c’est arrivé, encore et encore. Et encore…
Trop souvent et de tellement de façons différentes. Il n’y a pas d’échelle de valeur à l’agression : une main, une exhibition, des mots, une pénétration. Avec un inconnu ou quelqu’un que l’on connait.
C’est toujours violent, humiliant, traumatisant.
Je devais le chercher finalement. C’était sûrement ma faute. J’étais une petite allumeuse. J’étais une victime parce que, même si je cherchais à séduire, lorsque que je décidais que ça allait trop loin pour moi et que je voulais arrêter là, mon refus n’étais pas entendu et je subissais, démunie, les pulsions de l’autre. Mais j’avais joué avec le feu alors c’était normal que je me brûle.
Les victimes sont faites pour être victimisées non ? C’est bien moi qui voulait qu’on m’aime et qu’on s’intéresse à moi. Ce n’était pas leur faute si je n’assumais pas ce que j’avais déclenché. Et puis ça m’est arrivé si souvent, ça devait être normal finalement. Peut-être que ça fonctionnait comme ça.
En plus j’ai été formée tard. J’ai gardé jusqu’au début de l’âge adulte un corps de petite fille. J’avais déjà de la chance qu’un homme s’intéresse à moi alors que je n’avais rien de désirable.

Voilà ce qui s’est imprégné en moi à cette époque. Voilà comment j’ai construit mon rapport aux hommes et à la sexualité. J’étais une proie et les hommes des prédateurs.
Parce qu’on ne m’avait jamais appris que je pouvais être aimée et susciter de l’intérêt autrement qu’en étant une petite chose vulnérable et un objet de désir. Parce que je ne savais pas que mon corps et mon cœur m’appartenaient. Parce que je ne savais pas que je pouvais dire Non et qu’on m’aimerait encore. Je ne savais pas que ma valeur ne dépendait pas du regard de l’autre. Je ne savais pas que les hommes n’étaient pas forcément des prédateurs. Je ne savais pas que personne d’autre que moi ne pouvait me sauver. J’étais la victime idéale, c’était trop facile.
En plus de vivre l’agression, je devais aussi vivre le rejet qui suivait. C’était la double peine. Je croyais n’avoir aucune valeur si ce n’est le désir sexuel que je provoquais. Et comme je n’étais pas capable « d’assumer », je n’avais plus d’intérêt.

Etais-je une victime consentante parce que je n’avais pas conscience de tout ça ? Parce que je ne savais pas qu’on pouvait faire autrement ? Parce que pour me protéger mes parents m’avaient élevée dans un monde imaginaire ou la méchanceté n’existait pas ? On m’appelait Casimir à l’époque. Je ne voulais pas en sortir de ce monde chimérique qui avait été un cocon sécurisant durant toute mon enfance. Je m’y suis accrochée à ma pureté. Consentir à la sexualité c’était y renoncer. Ne pas y consentir c’était être agressée et rejetée. Combien d’agressions devais-je vivre avant de comprendre ? Comprendre que j’avais été victime d’agressions et non pas une victime.
Pour une adolescente, gérer l’agression, le rejet, la honte et la culpabilité c’est lourd à porter. Mon corps s’est verrouillé. J’avais des idées noires, je me faisais du mal. Personne n’entendait ma douleur. Parce que dans leur tête, si j’étais une victime, c’est que quelque part je l’avais choisi.

Alors oui c’est difficile pour moi d’en parler. Parce que quand je le raconte, je suis à nouveau dans la position victime et que ça me rend vulnérable. Petite.
Aujourd’hui je ne suis plus une petite fille, Je suis une femme. J’ai mis longtemps à l’accepter ce mot. J’ai pris confiance en moi, j’ai compris qu’on doit m’aimer pour ce que je suis, je sais repérer le danger et le fuir. Alors je crois que ça ne m’arrivera plus.
Mais ce n’est pas si facile, ça ne suffit pas pour ne plus croiser la route d’agresseurs. Et puis n’ai-je pas d’autres solutions que de fuir et de me faire toute petite pour que ça n’arrive plus ? J’ai dû renoncer à la séduction et abandonner ma naïveté, pour voir venir le danger. Pour ne pas le provoquer.

Parce que le problème ne vient pas uniquement de l’image que nous les femmes avons de nous-même.
Est-ce que les garçons ont appris que la valeur d’une femme ne dépend pas de leur regard à eux ? Que s’ils acceptent de jouer au jeu de la séduction, ils doivent aussi accepter que ça puisse se terminer par un refus ? Qu’essuyer un refus ce n’est pas perdre la face, que l’honneur n’a rien à faire là-dedans ? Que leur valeur ne dépend pas de leur virilité. Que ne pas être un agresseur ça ne veut pas dire qu’on est une victime ?
Les femmes doivent être des terres inexplorées et les hommes y planter leur drapeau.
Tant que l’on dira aux filles qu’il faut rester pures pour être acceptées par la société, nous ne pourrons pas nous libérer. Tant qu’on leur dira qu’elles doivent réprimer leurs désirs et aux garçons qu’ils doivent leur imposer, nous ne pourrons pas nous comprendre. Tant qu’on apprendra aux filles qu’elles doivent être désirables et ingénues pour pouvoir plaire et aux garçons qu’ils doivent être forts et conquérants nous continuerons de creuser le fossé qui nous sépare.

Toute petite on apprend aux filles à maîtriser leur désir, pourquoi ne l’apprend-on pas aux garçons ? Le désir des garçons est-il plus fort et plus incontrôlable que celui d’une fille ? N’avons-nous pas les mêmes pulsions ? Est-ce vraiment notre nature ou cela vient de notre éducation ?
Les agresseurs ne sont-ils pas victimes eux aussi ? Victimes de leurs pulsions, de leurs croyances, de ce que la société attends d’eux. En sont-ils moins coupables ? Non. On peut être victime et coupable.

Miskine les Hommes victimes de leurs pulsions sexuelles.
Miskine les Hommes qui pensent que coucher avec une femme c’est la posséder.
Miskine les Hommes qui ne peuvent assouvir leur désir que par la manipulation ou la force.

Alors quelle est la solution ? Pour que cette révolte ne soit pas vaine, il faut refuser de se laisser enfermer dans le rôle de victime. On n’écoute pas les victimes, on n’entend pas leur cri. Et l’important aujourd’hui est de se faire entendre, vraiment, et qu’une envie commune nous pousse à faire changer les choses. Pas d’être consolées.
Les femmes ne sont pas des petites choses fragiles tributaires du désir des hommes. Et les hommes ne sont pas des victimes de leurs pulsions sexuelles et de la représentation de la masculinité. Il n’y a pas les forts et les faibles, on est toujours un peu les deux.
Souvent je me demande pourquoi les hommes ne se sentent pas plus solidaires de cette révolte, pourquoi ont-ils l’impression d’être montrés du doigt comme étant des agresseurs ? Ils ne le sont pourtant pas tous, loin de là ! Est-ce par solidarité masculine ? Par fraternité ? Ils ont peut-être l’impression de devoir choisir un camp ou que ce combat n’est pas le leur. Peut être qu’en bougeant l’ordre établi nous les obligeons à se remettre en question ou qu’ils ne sont pas sûrs d’être totalement innocents.
Les femmes non plus ne sont pas toutes solidaires de cette révolte et leurs coups ou leur indifférence font plus mal encore.
C’était important de libérer la parole mais finalement utiliser les réseaux sociaux et les médias comme un tribunal n’est peut-être pas la solution. Parce qu’en le faisant nous prenons les autres en otage en les obligeant à écouter cette violence et à prendre parti. Et écouter ne veut pas dire entendre. C’était une étape mais ce combat est plus compliqué et plus profond qu’une accumulation de faits divers.

En restant dans le schéma victimes/bourreau, proie/prédateur nous les obligeons à choisir un camp. Choisir d’être du côté des forts ou des faibles et il faut du courage pour faire ce choix. C’est comme ça qu’on se retrouve avec des arguments vaseux comme « il faut comprendre la misère sexuelle » « mais elle l’a cherché aussi » « elle n’a pas dit non elle n’a rien dit » « On a qu’une seule version de l’histoire ». C’est une façon de dire « je ne veux pas choisir de camp » ou « je n’assume pas mon choix ».

Nous devons sortir de cette structure de pensée, parce qu’il n’y a pas de choix à faire : Quels que soient la situation, le physique, l’orientation sexuelle, le sexe ou la couleur de peau, personne n’a le droit d’utiliser la vulnérabilité de l’autre pour le contraindre, le rabaisser ou l’humilier. C’est la seule réponse possible et acceptable.

Pour le reste c’est un autre combat.

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